La journée de l’ONU contre l’« abus de drogues » fait faux pas

Par Nicholas Caivano, analyste des politiques, et Richard Elliott, directeur général, Réseau juridique canadien VIH/sida

29 juin 2017

Alors que le monde soulignait une fois de plus la Journée internationale contre l’abus et le trafic de drogues, décrétée par les Nations Unies, trop d’États membres des Nations Unies n’ont pas encore compris ce qu’il faut comprendre : les drogues sont essentiellement une question de santé – et pas une affaire qui devrait relever du système de justice pénale.

Le 26 juin est devenu synonyme d’attachement à des politiques punitives désuètes qui avaient été adoptées dans l’illusion absurde qu’elles conduiraient à l’avènement d’un « monde sans drogues ». C’était, après tout, l’objectif implicite lorsque cette journée commémorative a été instaurée, il y a trois décennies.

Dans plusieurs pays, les gouvernements ont « célébré » le 26  juin par une orgie de violence, de calomnie et de désinformation. Par le passé, certains d’entre eux ont donné en spectacle la mise à mort de personnes accusées de crimes liés aux drogues, sans égard au droit international des droits humains. Plusieurs se targuent d’intercepter des cargaisons de drogues et se félicitent des quantités saisies, bien qu’au bout du compte cela n’ait pas d’effet positif durable. Certains chefs de gouvernement profitent de la journée pour diaboliser encore plus les drogues et les personnes qui en consomment. Dans certains pays, des instances gouvernementales répandent des faussetés pour nier la nécessité et les bienfaits des services de réduction des méfaits ainsi que des options de traitement de la toxicomanie fondées sur des données.

Or les poursuites et les châtiments n’entraînent pas la fin de la consommation de drogues, ni des marchés des drogues. De plus, elles n’aident certainement en rien les personnes dont la consommation de drogues est problématique et qui ont besoin de divers types de soutien, en matière de logement, de soins de santé élémentaires ou de traitement de la toxicomanie fondé sur des preuves d’efficacité et respectueux de la dignité et de l’autonomie de la personne.

Voilà pourquoi, en 2013, le Consortium international sur les politiques des drogues a initié « Soutenez. Ne punissez pas. », une contre-campagne pour défier cette orthodoxie néfaste à l’égard du 26 juin.

Plusieurs gouvernements remettent eux aussi en question la vision mondiale dommageable selon laquelle la prohibition est l’approche appropriée pour répondre aux drogues. Le Canada a posé d’importantes actions en ce sens; il a par exemple rétabli le soutien financier fédéral pour des services de réduction des méfaits, abrogé une loi faisant obstacle aux services d’injection supervisés et déposé un projet de loi pour décriminaliser et réglementer le cannabis.

Cependant, il faut une révision en profondeur des politiques sur les drogues, au pays et dans le monde, notamment pour décriminaliser la possession de toutes les drogues aux fins de consommation personnelle. Ce n’est pas une idée radicale : un corpus de données considérable démontre que la prohibition des drogues échoue à atteindre ses objectifs en matière de santé et de sécurité, en plus de porter atteinte à la fois à la santé publique et aux droits humains. L’échec qu’est la « guerre aux drogues » consolide et exacerbe, année après année, une discrimination systématique à l’égard des personnes qui consomment des drogues – et le coût pour les contribuables est énorme. Au Canada, par exemple, les communautés racisées – en particulier les personnes autochtones et les personnes noires – sont une cible disproportionnée des accusations, poursuites et peines d’incarcération en vertu de lois qui criminalisent les personnes qui consomment des drogues.

La nécessité de répondre aux infections transmissibles par le sang, parmi les personnes consommant des drogues, est une autre raison convaincante à l’appui de la décriminalisation; les ressources sont mieux utilisées si elles vont dans les services sociaux et de santé. Le partage de matériel d’injection est un catalyseur majeur des épidémies mondiales de VIH et de VHC (le virus de l’hépatite C). En criminalisant la possession de drogues et en la soumettant à l’autorité policière, on augmente la probabilité que des personnes utilisent du matériel d’injection non stérile, ce qui accroît le risque qu’elles contractent ou transmettent des infections.

Entre-temps, le fait de traiter comme des criminels les individus qui consomment des drogues (à des fins thérapeutiques ou récréatives, ou d’une façon qui peut être considérée comme nocive) contribue à renforcer la stigmatisation et la discrimination, y compris dans les soins de santé.

Or les personnes qui vivent avec une dépendance à des drogues ont le droit de recevoir des services de santé salvateurs, et ce, sans crainte de châtiment ou de discrimination.

La décision du Canada de légaliser et de réglementer la possession de cannabis à compter de l’an prochain constitue un signe encourageant d’une nouvelle approche désespérément nécessaire, en matière de politiques sur les drogues, dans ce pays. Néanmoins, vu les préjudices qui découlent de la prohibition des drogues ou qui sont aggravés par celle-ci, un virage beaucoup plus vigoureux est nécessaire. Le Canada doit regarder au-delà du cannabis, et envisager non seulement de décriminaliser toutes les drogues à des fins de consommation personnelle, mais également d’en réglementer soigneusement l’approvisionnement. Un marché criminalisé et non réglementé signifie que les gens ont un risque accru d’obtenir des drogues qui sont de composition et de concentration inconnues – comme le montre de façon tragique la dévastation sans relâche qui résulte de la crise actuelle des surdoses d’opiacés, au Canada et aux États-Unis.

Vu les sombres résultats de notre cadre actuel de crime et de châtiment, il est clair qu’il nous faut un virage mondial, dans la pensée à l’égard des politiques sur les drogues. Au lieu d’une journée internationale contre « l’abus et le trafic de drogues », décrétons une « Journée des Nations Unies contre les politiques régressives en matière de drogues ». Les États membres des Nations Unies, y compris le Canada, devraient tourner la page pour fermer le chapitre de la prohibition, et plutôt expérimenter des approches différentes, en matière de drogues, et mettre en œuvre des politiques sur les drogues qui soient enracinées dans les données scientifiques, les principes de la santé publique ainsi que les droits humains. Voilà qui mériterait d’être commémoré.

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