À bas le racisme et les préjugés à l’hôtel de ville – Message au Conseil municipal de Toronto

Le mois dernier, des personnes représentant des organismes de praticien(-ne)s holistiques, de travailleuse(-eur)s du sexe et de défense des droits humains étaient réunies dans la Salle de comité 1 de l’hôtel de ville de Toronto afin de présenter leurs points de vue et recommandations au Comité des normes municipales et des licences, relativement aux règlements régissant les praticien(-ne)s holistiques et les travailleuse(-eur)s en massage. La réunion a été suscitée par une étude de l’octroi de licences pour des centres holistiques et des salons de massage – étude que ses créateurs ont affirmé être motivée par une crainte liée à la traite de personnes dans ces lieux.

Dès notre entrée, nous avons entendu un homme lancer joyeusement : « Je devrais apporter une table pliante et me faire masser après la séance. Ces personnes sont toutes employées de salons de massage chinois! » Son commentaire était prémonitoire et représentatif de la situation hostile qui allait suivre. Comme l’avait observé cet homme, plusieurs personnes faisant des représentations étaient des femmes asiatiques et l’anglais était leur langue seconde. Certaines d’entre nous étaient affiliées à des regroupements de travailleuse(-eur)s du sexe. À peu d’exceptions près, nous avons toutes décrit des façons par lesquelles des règlements restrictifs ouvrent la porte à des cas de maltraitance de la part d’agents d’application des règlements – aux dépens de la sécurité et de la santé au travail ainsi que des droits humains des personnes qui travaillent dans des salons de massage et des centres holistiques.

Une représentante, qui a rencontré plus de 1 000 employé(-e)s de salons de massage, a décrit le comportement de certains agents d’application des règlements comme étant dégradant et déshumanisant, y compris par l’utilisation de commentaires péjoratifs et la présence d’agents du sexe masculin qui observent des travailleuses en train de se vêtir. Elle a décrit des cas troublants de profilage racial, où des femmes originaires de l’est de l’Asie avaient été sélectionnées afin de subir un interrogatoire plus poussé. Ce mode excessif et abusif d’application a semé la méfiance et la crainte parmi les travailleuses, qui désormais évitent généralement de signaler la maltraitance et font en sorte de se tenir loin des services municipaux et de la protection des forces d’application de la loi – des conditions qui facilitent l’incidence de cas d’exploitation et de trafic.

Mais ce témoignage n’a suscité que des réactions d’incrédulité de la part de membres du comité. On a écarté du revers de la main les descriptions de cas de racisme et de misogynie de la part d’agents de l’application. Un membre du conseil a apparemment refusé d’accepter une déclaration d’une représentante qui mettait en doute l’efficacité présumée des cadres de réglementation restrictifs, y compris des critères sévères pour l’octroi de licences ainsi que des mesures serrées d’application, pour la lutte contre l’exploitation. Comme l’a signalé cette représentante, des conditions excessivement strictes concernant le lieu, le moment et la façon dont des gens peuvent faire leur travail – quelle que soit l’industrie – ont pour effet qu’on se tient loin des régimes à licence, soit parce que les travailleurs ne peuvent satisfaire des critères trop étroits pour la licence, soit parce qu’ils évitent les conditions de réglementation qui ont pour effet de nuire à leur sécurité et de porter atteinte à leurs droits.

D’autres représentantes ont carrément été traitées avec belligérance. Le conseiller Jim Karygiannis s’est montré incrédule lorsqu’une représentante s’est exprimée en anglais après avoir fait son exposé avec l’assistance d’un interprète. Deux fois, ce même conseiller s’est levé pour afficher un air de défi, directement devant des représentantes qui critiquaient les règlements. Il a par ailleurs demandé qu’une représentante des praticien(-ne)s de soins holistiques fournisse le nom d’un salon qui avait été ciblé par des agents d’application de la réglementation, alors qu’elle avait maintes fois refusé en expliquant que les praticien(-ne)s ont peur de subir des représailles. Plus tard, il a offert de façon menaçante de l’amener faire à pied la tournée de tous les salons de massage du district qu’il représente. Compte tenu que le commissaire à l’intégrité a conclu que le conseiller Karygiannis avait agi « de façon inappropriée, agressive et intimidante » [trad.] à deux occasions en 2016, son comportement n’était pas trop étonnant. Néanmoins, son attitude menaçante laissait voir clairement qu’en dépit de ses prétentions selon lesquelles il se soucie de protéger des travailleuses vulnérables, son point de vue demeurait que les personnes qui travaillent dans des salons de massage sont des criminels.

Fait d’importance, le conseiller Karygiannis a affirmé son impression que les travailleuses des salons de massage dans son district offraient des services sexuels. Étant donné qu’elles sont également asiatiques, il a indiqué croire qu’elles étaient des victimes de la traite de personnes, fusionnant du coup travail du sexe et trafic sexuel. Fait frustrant par ailleurs, les membres du comité ont écarté du revers de la main les témoignages des représentantes qui travaillent directement avec des praticien(-ne)s holistiques et des masseur(-euse)s, et ont affiché un parti-pris pour une représentante qui n’avait eu aucun contact direct avec ces personnes et qui plaidait en fait pour un resserrement des contrôles afin de repérer des cas de traite de personnes; cette personne a de plus indiqué que son unique source d’information au sujet de l’ampleur du trafic de personnes dans le contexte de centres holistiques et de salons de massage était les forces de l’ordre.

Le pur déni à la simple hypothèse d’un potentiel de racisme de la part d’employés municipaux était profondément ancré, et pourrait être rattaché au racisme hostile de tous les jours chez des agents d’application des règlements. Nous sommes préoccupé(-e)s, nous aussi, par l’exploitation et le trafic de personnes, mais les actions doivent être fondées sur des preuves de faits. Si l’on aliène encore davantage les communautés de migrants, on fait carrément un cadeau aux trafiquants de personnes. Si le comité souhaite vraiment répondre à la traite de personnes, il est crucial que ses membres consultent réellement les personnes qui sont affectées directement par les règlements et par leur application, et qu’ils les écoutent vraiment; il est crucial également qu’ils basent leur développement de politiques sur des faits et des preuves, et non sur une panique à teneur morale. Tristement, à en juger par les réactions du comité aux représentantes des personnes touchées par la réglementation, il reste un énorme travail à faire.

Sandra Ka Hon Chu, Réseau juridique canadien VIH/sida

Elene Lam, Coalition Against Abuse by Bylaw Enforcement

Andrea Sterling, Maggie’s: Toronto Sex Workers Action Project

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